elsia

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22/10/07

Millénarisme et naïveté, ou la Stratégie des céréales, ou encore "vous ramperez sur vos genoux pour quelques miettes de pain"

Ca fait longtemps que j'avais envie de parler de la tentation millénariste qui plane dans notre air, j'ai trimballé un article dans tous mes déplacements successifs depuis un an, juste pour ça, un article d'un journal tout pourri, de ceux avec toutes le petites annonces en papier pas bien beau, mais il se trouve qu'il y avait dedans un article où Pierre Pagesse, président de Limagrain, dissertait sur les projets du groupe en Asie.

Un article qui faisait peur, étrangement, froidement, comme on vous explique des orientations stratégiques très sérieuses et très pas drôles à lire dans un journal pas fait pour ça, entre un bon de réduction pour la galette des rois et quelques pages d'annonces cochonnes. Je voulais en parler et puis je ne trouvais pas les mots, aujourd'hui j'ai un bon paquet d'heure de Stratégie par semaine, plus des Finances, du Droit stratégique et dès après-demain de la Veille stratégique, et pourtant je ne suis toujours pas sûre de moi.

C'est cet article du Monde de cette nuit qui m'a fait réagir.

Je n'ai jamais caché comprendre parfaitement le frisson qu'il peut y avoir à être de la génération qui verra la fin du pétrole, qui verra le terme des bases de la dynamique de "progrès" opérée jusque là, voire le ressentir moi aussi, quoiqu'avec culpabilité. Parce que toutes les époques ont cru être nées pour voir la fin ou le changement du monde tel qu'elles le connaissaient, parce que toutes les époques ont connu évolutions climatiques et bouleversements technologiques (je n'aurais pas voulu être en hiver sous Louis XIV, je peux vous le dire). Mais on nous dit que c'est différent. Le problème, c'est que l'histoire m'a rendue relativiste.

Reste que les gens mettent leurs billes de côté, misent sur d'autres fronts. On a l'impression que rien n'est fait, mais ça n'est pas possible, question de maintien du train de vie, nul ne veut perdre ce qu'il a, la puissance reste la puissance même sur des bases différentes. En quoi sont faites les armes ? dérivés de pétrole les crosses non ? Des plans B sont prêts, obligatoirement. Si EDF a laissé publié ça, c'est que ça n'est pas grave. On ne dit quelque chose que lorsque ça n'a déjà plus d'importance, que le problème est dépassé, qu'on veux juste de l'argent en plus mais qu'on sait déjà comment on fera, c'est un basique. Provision pour risques en compta, la même chose échelon production. Ou alors on est un abruti. Et j'en doute pour tant d'argent et de pouvoir en jeu. Mais je suis sans doute naïve.

Exemple de plan B (quoiqu'un peu foireux, selon mon avis), Limagrain justement, et leur développement en Asie, source mineure, passée inaperçue, InfoClermont n°1126, si vous voulez tout savoir, je ne sais même pas si c'est le genre de truc à être archivé, ça relève peut-être du dépôt légal mais ça n'est même pas sûr.

Pierre Pagesse donc.

Limagrain donc, groupe "coopératif" lié à Vilmorin et Cie, connu pour ses requêtes et ses tests OGM, la cause des procès de Clermont pour déracinage, ça en cause même au Grenelle. Aux portes de devenir le 3e semencier mondial, déjà le 2e sur les semences potagères, leader européen des semences de jardin, mais surtout, surtout leader européen sur le blé, l'orge, le tournesol, les pois et les fourragères et 4e américain pour le maïs et le soja. Pas mal. Côté CA, ça tape à du 1, 09 milliards d'euros pour 2006 avec une croissance de 5%, dont 6 millions viennent de Chine, inutile de dire que la croissance y dépasse bien les 5%, de loin, et je ne parle pas de l'Inde ou des alliances passées au Japon, ni même des placements au Moyen-Orient. Sans compter que Limagrain est aussi le 1er boulanger industriel français aujourd'hui (mais si, vous voyez... les pains Jacquet, c'est eux) et le leader européen des farines dites "fonctionnelles". Dans ce chiffre d'affaires, il faut conpter que 13% partent en Recherche et Développement, ce qui fait plus de 100 millions d'euros, dont 20% uniquement pour les biotechnologies, le tout finançant quelque chose comme plus de 1 100 chercheurs, à votre avis ils vont où les experts en agronomie et en biologie du pôle universitaire de Clermont I qui a récemment été la 1ère fac de France à adopter l'indépendance prônée par M. Sarkozy ? En gros, c'est pas le n°1 sur le marché, loin de là, y'en a des plus gros devant, mais c'est déjà significatif. Et ils en ont des choses à dire...

Reste donc l'article, les orientations stratégiques prises vers l'Asie. J'ai trouvé M. Pagesse éloquent sur le sujet, ça pourrait être la réplique d'un roman d'anticipation, d'un film catastrophe à mon sens, peut-être ça vous semblera anodin mais dans le contexte actuel où les céréales sont présentées comme le remède ultime contre la pénurie de pétrole, sacs en amidon de maïs et biocarburants à l'appui, dans le contexte de cet été et de la psychose sur le prix du pain dûe à une pénurie à venir de ces mêmes céréales dont on promet tant... je n'ai pas regretté d'avoir gardé l'article.

Voici donc ce que disait en début 2007 M. Pagesse sur les raisons de l'expansion vers l'Asie du groupe (la preuve que ça n'est pas la faute du Grenelle, et que c'est loin d'être de l'actualité) :

"Nous avons cru -sans doute naïvement- pouvoir tout développer à partir de nos recherches en Europe. Aujourd'hui ce n'est plus à l'ordre du jour. Nous allons établir nos recherches aux Etats-Unis, en Inde, en Chine, et ailleurs, peut-être en Australie. Quand l'Europe ouvrira les yeux, nous reviendrons avec notre savoir-faire, et des technologies qui auront fait leurs preuves ailleurs.

L'Union Européenne va perdre ses atouts en terme de recherche, de technologie et pourrait perdre son indépendance alimentaire.

Ce serait une erreur fondamentale de tourner le dos aux technologies et de ne pas le dire aux populations. Ceux qui auront fait des progrès s'en sortiront, et si l'Union Européenne dépend de leurs bâteaux pour manger, ce sera pire. Il ne faut pas oublier que nous devons notre niveau de vie actuel aux investissements de nos parents et grands-parents."

On appelle ça de la "Stratégie" sur le long terme, sur le très long terme.

C'est une communication étrange, passée inaperçue, dans un média non-officiel, du type pas ou peu dépouillé par la veille de la grande presse, ou bien laissé passer parce que d'une évidence limpide pour tous ceux qui ont déjà mis leurs billes de côtés.

Il y a de la naïveté dans ce ton de menace, dans ce discours salvateur contre monnaie sonnante, "dépendre de leurs bâteaux pour manger"...

Du millénarisme.

2020, disent-ils ? Nous verrons bien.

Je suis naïve, je sais, je sais.

Posté par elsia à 23:55 - Parfois il faut se lever et dire les choses - Commentaires [0] - Permalien [#]

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